au-delà du lac

janvier 2012 - le vent du nord


Ce soir, c’est la fête.
Je les ai bien eus.
Il répétait, crispé, oscillant entre la hargne retenue à couvert et la délectation pour la douceur des tapis et pour les arômes de tout genre qu'il percevait.
L'eau à la bouche, il se laissa diriger vers sa table, le bras douloureux en bandoulière.
― Oui, j’ai été malheureusement blessé, on m’a tiré dessus. Ce soir, je voudrais des plats faciles, sans rien à couper. Un demi-litre de vin rouge… celui de la maison est très bien… et remplacera celui que j’ai perdu.
Tout en savourant le facile sarcasme de la réplique, il se concéda… un supplémentaire…
― Nom d’un pétard, je les ai bien eus !
Ils étaient pleins d’attention et si gentils. Qualité et prix d’exception, aux frais du bureau bien évidemment !
― Santé ! Fit Lissoire levant son verre.
Le souvenir de Rome était si fort qu’il interrompit le geste et sa main fouilla dans la poche pour serrer un instant la broche or et rubis. La petite lui manquait. Elle avait été bien, docile. Et il avait tout gâché. Pas de témoin, mon cul. Lissoire observa : il y a toujours un témoin de trop. Il était solitaire et restait seul comme un con. Oh, il pourrait en trouver une autre, il n’était pas si ramolli, mais tout de même, la petite fée lui manquait.
La fête ? Mais quelle fête ? Soupira Lissoire caressant la cicatrice. Looser en anglais, cela sonnait mieux, presque une décoration. Winner aussi. Et mieux encore Richer. Il méritait les trois médailles. Mais quelle fête était-ce là ?
Le gala des illusions ! Lissoire couillon !
À cette pensée, il réagit vivement. Non, absolument pas. Il était gagnant sur tous les fronts et il retrouvera ceux qui l’avaient attaqué. La traque continuera sans relâche et ils paieront pour leurs crimes. Et il n'y avait pas besoin de la couverture du bureau de Paris, l’Inspecteur Lissoire agira même en pension, en indépendant. Les commissions qu’il avait arrosées, par-ci, par-là, absorbant une partie de son capital lui ouvriront toutes les portes. Il se repaiera avec les intérêts. Mais pas seulement, grâce à la double personnalité du Chinois et de Lissoire, grâce à sa ténacité et autres magouilles, il avait acquis des qualités rares, exceptionnelles ! Il possédait le flair avec un grand F, il avait l’expérience avec un grand E, il avait la richesse avec un grand R ! Dur comme le FER… il gloussa de plaisir ! Par économie et grâce à son statut de pensionné, il paiera beaucoup moins, seulement pour les valeurs sûres. En plus, le train sera gratuit.
― Santé à toi l’homme de fer !
Lissoire leva son verre à son nouveau futur. Toutefois il n’était point dupe sur le fait que celui-ci ressemblerait étrangement au vécu passé.
Le restaurant était bondé. Dans l’air, il y avait une musique de fête que Lissoire pensa reconnaître. Une invitation à la détente... la petite Pia, légère, survolant de table en table. C’était cela, le souvenir de Rome… ainsi que la chaleur de la couche et des bons moments. Son intransigeance de misérable l'avait détruite, ne pas cacher cette demi-vérité. Lissoire scélérat. Il devra retourner y faire un tour. Jacobs n’avait pas été très brillant, il en viendra facilement à bout pour obtenir une compensation pour la perte d’un de ses rubis. Il se demanda où était la perche d’Anglaise, l’apprentie avocate du bureau de Londres. Lissoire rigola et leva son verre. Santé à toi, pouliche de mon cœur !
Et quelle fin avait eu la complexée, introvertie, Anastasia Huber ? Comment la définir, le mot lui manquait, n'empêche, elle avait payé sa contribution et à partir de ce moment, il lui devait sa protection. Lissoire ange gardien. Ah ! Ah ! Alors bien entendu il lui avait laissé la vie au petit chaton… Au gros, la prise était de 200.000 euros, au détail, ce sera le double. La torture au sérum avait apporté que très peu d’information, toutes étaient encore à vérifier.
Et ces conteneurs qui circulaient toujours, inaccessibles, tout comme l’était l’âme de l’organisation. Lissoire leva les yeux vers un point vague et indéfini. Là se trouvait le trésor d’Hassan, comme il l’appelait.
La douleur aiguë au bras le rappela à la réalité.
Sa gorge brûlait, il avait pris froid, il se sentait tout ankylosé, tout plein de battements fiévreux, le cou douloureux, les jambes lourdes et les muscles contractés.
― Je suis fini, foutu, répéta-t-il, en grimaçant. Ah ! Ah ! Et tout d’un bloc, il se redressa. Ça ira, ça doit aller, dur et fort, jusqu’à la mort !
Lissoire se hissa de sa table, du moins il s’y apprêtait tout en mesurant l'effort, quand il se rappela son serment de vengeance. Les poings serrés, les yeux froncés, il répétait en son for intérieur.
Oh ciel ! Il la vengera.
Elle, victime innocente. Il la vengera, pour elle, pour les années perdues et pour sa solitude. Elle avait été sacrifiée, tandis que lui restait seul sur la nacelle, poussé par le vent du Nord.
Pauvre sot, avec ses illusions. Lissoire baisé, enculé. Une vengeance terrible, sans appel, sans pitié, s’écrira en lettres de sang, comme unique issue à ce duel.
Il sera leur bourreau. Lissoire le maître, décidera !
Aux anciens calculs s’ajouteront les comptes du présent et ceux des lendemains. Solitaire, il tiendra la barre de la nacelle dont l’ombre puérile s’agitera et se mêlera telle une menace éternelle inférant à ses pieds l’horizon unanime…
Il les plongera dans le tumulte et écrasera toute résistance !
Au-dehors, maintenant c’était la tempête du Nord qui soufflait avec force, s’insinuant partout. Elle rugit lointaine, affluant plein de fougue, et s’abattit sur la verrière dont les carreaux tremblèrent. Des geignements en un crescendo menaçant annoncèrent d’autres troupes qui arrivaient en un flux continu pour s’emparer de la place. En premier lieu, des coups de boutoir menaçant scandaient la marche, et en rappel, des messagers ailés couraient des hauteurs immortelles vers le monde terrestre, apportant les nouvelles de leur destin. Ce destin qui comme un second souffle enfonça la porte, elle se brisa et il s’engouffra soulevant les nappes, renversant quelques chaises et balayant les couverts. Les bougies des chandeliers vacillèrent projetant des ombres de panique.
Dans ce fracas, dont il pressentit le cousinage, car n'était-il pas issu de la même force, il lui sembla reconnaître la rime musicale…

À nouveau, sa gorge se serra…

« Péripéties ! Fatalité !
Quel est ce thème, le vent rapporte, au seuil du soir ?
Et te frappa ! Fatalité !
Le murmure et son dur écho »

« Ouïr… geindre
La proposition assassine
Qui dans le mal légitime
Qui dans le crime récidive »
« Patatras !
Du fort péril, le cor l’annonce, la peine l’étire
Le cor reprend, les pleurs mourants »

« Ouïr… geindre…
OEOEIAAU, OEOEIAAU,
OEOEIAAU, EAOEOEEU, EAOEOEEU,
La plainte gémie… »

« Le cor rappelle l’issue prochaine
Condamnation à mort
Condamnation à perpette
Le cor rappelle l’issue prochaine… »


@audeladulac Tardivement Vôtre - extrait




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