
Au moyen de sa caméra imaginaire, il chercha à visualiser une approche aérienne, zoomant sur l’ensemble de la scène. La colossale construction cylindrique du Panthéon apparaissait coiffée d’une majestueuse coupole blanche avec son œil central ; à son entrée, huit colonnes de granit gris surmontées de chapiteaux soutenaient le fronton triangulaire du portique. Il était suivi d’un ample porche rectangulaire encadré par deux autres alignements de quatre colonnes. Stefan attendait sur le côté arrière gauche et l’avocate sur le côté opposé. Lui-même se trouvait un peu en retrait de la place au sommet de ce triangle isocèle avec la fontaine circulaire au centre. Un cheval tirait une calèche, les différents groupes de touristes allaient et venaient dans le trafic et sa rumeur, un coup de vent… Le ballon rouge d’un enfant s’envola traînant sa ficelle.
Sa caméra imaginaire lui sembla d’aucun secours. Les images qu’il percevait restaient floues, l’énergie pour une vision d’ensemble lui manquait. Il s’assit à une table moitié occupée et commanda une eau qu’il but comme une personne assoiffée…
Tandis qu’il s’attardait, Mélanie Nightingale pénétra dans le Panthéon et il vit Stefan qui s’en alla… Ni le trafic, ni les bruits ambiants ne semblaient porteurs de la sensation d’un danger éminent… et pourtant, depuis qu’il était là, il sentait le souffle de Lissoire sur sa nuque. À nouveau, le cliquetis suivi d’un long frottement se fit entendre et il s’aplatit sur sa chaise. Était-ce seulement le fruit de son imagination ? Malgré l’inquiétude naissante, il voulait poursuivre. Une averse commença, filtrant les rayons du soleil. Si l’idée du repas pris ensemble semblait de moins en moins réalisable, il aspirait au minimum de converser avec la jeune femme.
Il désirait briser ce carcan, briser le cercle de son amertume. La vie était là, mais il n’arrivait pas à la toucher.
Tout en lisant son guide, il s’approcha rapidement pour échapper à la pluie et franchit à son tour les colonnes du Panthéon. Après avoir passé la grande porte de bronze, il accéda à l’impressionnante rotonde. La salle en demi-sphère était formée en sa partie supérieure de caissons qui allaient en se rétrécissant vers le faîte où culminait un oculus central cerclé de bronze.
De cette manière, le disque solaire pénétrant dans la rotonde balayait les caissons de son faisceau lumineux soulignant le temps qui passe. Il lui sembla qu’il avait laissé en arrière le monde terrestre et ses horizons. S’infiltrant dans cette symétrie verticale, il se trouvait projeté au centre d’une grande complication architecturale invitant à des perspectives célestes incalculables. La rotonde paraissait tourner sur l’axe de rotation d’un nouvel espace sans cesse répété et changeant, suivant les saisons, les jours, les heures, minutes, secondes...
Quand Vasco leva les yeux, il aperçut une pluie de paillettes d’or, ce phénomène était dû à l'air ascendant qui, s’échappant par l’œil de la coupole, brisait les gouttes d’eau en de fines particules. Celles-ci restaient suspendues dans la lumière dorée des rayons obliques qui descendaient vers lui.
Où était-elle ? Où était la femme qu’il convoitait ?
Cette pensée limpide lui vint naturellement comme si le Panthéon dévoilait ses réflexions les plus secrètes. Il repoussa cet examen silencieux, luttant contre les évidences qui lui encombraient le cerveau : Myriam était morte depuis longtemps ; Gisel avait refait sa vie et elle ne voulait plus de lui ; et il n’était pas vraiment le maître du carrousel des conteneurs, il en était l’esclave. Vider les vieux tiroirs, tout oublier pour se nourrir seulement de l’écume des choses essentielles. À ces tentations s’ajoutait l’idée qu’il lui semblait possible de laisser son esprit s’échapper par l’œil de la coupole pour accéder à d’autres dimensions. Un monde sans pesanteur où la vision du cœur de ces vérités lui serait permise. Ce serait bien autre chose que la caméra imaginaire…
Impossible, jugea-t-il. Pourquoi devrait-il abandonner et baisser les bras ? Sa vie était débordante de faiblesses et de solides incertitudes qui la rendaient savoureuse et compliquée ! Le Panthéon ne pouvait lui supprimer la touche d’espoir de voir se changer le faux en vrai ! Pourquoi se leurrer ? La jeune femme était un piège, une avocate qui enquêtait contre lui. S’il la désirait… et si elle le voulait, il lui suffisait de décider et de la prendre…
Qui était-elle ?
Le rayon d’or l’enveloppa et il pressentit qu’elle était là, toute proche, accessible, et qu’il pourrait la retrouver même les yeux clos. Son instinct le guida et il la rejoignit. Telle Aphrodite, dès qu'elle sentit sa présence, elle se tourna et se serra contre lui. Il baisa ses lèvres douces et toucha sa peau parfumée.
La pluie d’or s’évapora, laissant quelques traces luisantes sur les marbres colorés. La jeune femme ou son mirage avait disparu…
Il restait seul, un peu embarrassé.
À ce moment, il se souvint des mots prononcés "ma réponse vous attendra". Il l’avait compris. Un message se trouvait quelque part dans le Panthéon, à moins que le message fût tout simplement le fait qu’il l’avait suivie… et qu’elle l’attendait.
Vasco soupira. Mélanie Nightingale n’était-elle pas le brin de femme qui le séduisait ? À cette attirance, s’ajoutait une ardente émotion. Il sentit que cette nouvelle passion pour la jeune avocate l’enflammait. Cela lui venait comme un courant d’idées et d’images qu’il visualisait… En un regard la communication s’était établie.
Qui était-elle ?
Quel genre de femme ?
Après ce contact visuel dont le souvenir éphémère l’exaltait, il avait la certitude qu’elle désirait une relation intense… cette fois, il jouerait les dés tirant seulement les bons numéros et romprait ainsi le carcan de son amertume.
Les fins traits de son visage, Mélanie aux yeux verts…
Vasco ? Vasco ?
Il s’égarait, voulait cet égarement... Si c'était vrai ? L’aventure de la séduction l’attendait, tout devenait possible, il désirait cette passion pure, folle comme la quête du singe-hibou, par le dessous, mieux que le loup, ventre si doux, courre le guilledou… Il chercherait le sublime, l’ardeur, sans enflures ni excès. Tricheur dans le partage du plaisir, il lui ferait don de la jouissance… Comme une soif qu’il maintiendrait pleine de retenue, comme la quiétude secrète des sous-bois dressés dans leurs lumières vertes des ondulations des tiges de bambou….
Hello l’espoir !
Hello la vie !
Le torrent d’amour se verse dans l’étang tranquille.
S’y baigner, se dissoudre dans ses reflets.
La jeune femme vivrait-elle cette passion, intègre, physique, en symbiose avec sa nature ?
Par le travers du feuillu vert, la source d’une eau bleue sursaute ; reluisent pierres noires et mousses, mouvances, lumières de bleu et vert.