au-delà du lac

octobre 2011 - captif du lac


Quand j’essaie de m’emparer de ses espaces, quelque chose en moi remue, quelque chose en moi palpite. Je le sens : il me tient, je suis pris !
Mon regard glisse au-dessus de ses reflets argentés. Je voudrais sombrer dans son immensité liquide. Le désir d’habiter ses profondeurs m’apparaît comme une solution possible. Mon regard se porte au loin, attiré par l’envergure du lieu, transporté par l’air lourd des vapeurs d’après l’orage. Des spirales de brumes tournoient incertaines, un peu comme moi, un peu comme ma vie.
Le trajet m’offre cette journée de liberté. Le jour bientôt se termine et je pense n’avoir rien conclu !
Nous sommes dimanche. Les roues du bateau plongent dans les flots comme des pelles et le propulsent dans de grands mouvements de brasse verticale. Le Concordia reprend de la vitesse et fend la ligne des fluides. Un long tooooot raisonne et revient dans l’écho que me répète la montagne…
Ma vie passe et je ne me suis pas adapté. J’ai vécu mes folies. J’ai observé au moyen de ma caméra imaginaire le spectacle de mes amours difficiles, le film de mon errance. Rien d’autre ne compte. C’est ma vie, c’est mon histoire. Je ne pourrais oublier le passé, l’enfouir, le cacher…
Gisel m’a quitté et depuis mon retour le souvenir de Myriam peu à peu s’estompe. Je ne sais si oui ou non revoir Mélanie. Stefan m’a prévenu : elle arrive demain, elle suit Lissoire. Et Lissoire poursuit Gisel. Tout le monde suit tout le monde et dans ce cercle infernal personne jamais ne s’arrête. Un peu comme le carrousel de mes conteneurs. [1]
L’impression d’être pris revient plus forte. Elle m’oppresse.
Captif du lac… Tandis que j’essaie d’organiser mes lendemains, les vagues de lumière des flots enlacés scintillent dans la lumière du couchant. Je voudrais dire la beauté que je ressens, mais les paroles restent bloquées. Si je pouvais écrire cette sensation, mille mots seraient-ils suffisants ?
Je me souviens de ces énergies qui m’animaient. La Nature m’a toujours soutenue, j’y puisais les forces pour agir. Aujourd’hui, je la sens encore plus proche, vaste, profonde. L’effet contraire se produira. Ma sève tendra à lui revenir.
Et mon esprit repart, s’engage dans la recherche du pourquoi et du comment. Même si le parcours est connu, des nouveautés émergeront à la surface comme des bulles. Avec les sentiments, on ne sait jamais... Je revis mon voyage en Californie et je retrouve le banc du parc. Je sens que ma place est aussi là-bas, assis sur ce banc lointain, auprès de mon amour de jeunesse.
Les vibrations du bateau endorment ma perception. Le souffle du Lac me pénètre. Un second tooooot raisonne et revient dans l’écho que me répète la montagne.
Nous faisons route vers Tremezzo. Le brouillard descend de la montagne et à l’ouest les pentes arides se miroitent dans des bruns orange.
Nous naviguons au milieu d’un Lac extraordinaire, unique, capable de se lever en vagues guerrières… Alors, ses humeurs transforment l’eau paisible en tourbillons menaçants. Indompté, rebelle dans son écrin de montagnes, il se métamorphose, lui-même devient roches, pics, air, ciel, dans ses miroirs tout mélangés. « Il Lario ». Après la tempête, sa beauté tranquille offrira l’apaisement, sa lumière éclairera à nouveau l’âme et l’esprit…
Soudain, les roues ralentissent, le bruissement des machines diminue. La course du Concordia se prolonge un moment et ensuite le bateau s’immobilise, toutes lumières éteintes…
Captif du lac… Je le sens : il nous tient, nous sommes pris !
Une impression d’apaisement se dégage du grand bateau à l'arrêt.
Ses eaux m’attirent comme les mains de la femme aux ongles bleus. Et là, je devine les lignes du corps de Myriam ou d’autres femmes qui nagent, tout se mélange et m’appelle. Je perçois leurs murmures qui racontent ma solitude…
Soudain, ces images disparaissent dans un remous.
Je comprends que je dois faire l’effort de me détacher, je dois faire un don à ses eaux salvatrices. Je glisse la bague au rubis et pense la laisser choir dans ses eaux noires. Je retiens cependant ce geste inutile…
Plus loin, les horizons s’estompent dans la brume. Je goûte à la saveur de l’air, à la majesté de ces espaces. Un chant silencieux m’a envahi.
Au loin, une cloche tinte d’espoir.
Qui suis-je devant tout cela ?
Je voudrais rester ici encore un moment pour profiter de ma captivité, pour me fondre dans ces ambiances.
Au loin, des lumières clignotent. Elles proviennent des barques envoyées par Bellagio et Tremezzo. On entend les moteurs qui s’approchent… Si le Concordia devenait invisible, ils ne nous trouveraient pas et les journaux écriront : « Le Concordia a disparu dans le triangle du Lac de Côme – les recherches se poursuivent… »
Captif du Lario… Tandis que ma pensée s’envolera au-delà de ses flots magiques, que mon esprit la liberté retrouvera.
Je ne veux aucune illusion, j’assumerai mes incertitudes…
Au-delà du Lac, ma vie se poursuivra emportant dans mon bagage les rêves engloutis et les errances du passé.
Les barques s’attachent le long du bateau et les passagers sont invités à quitter son bord. Protégé par la pénombre, personne ne m’a vu. Je constate que rien n’est résolu, car je peux encore choisir quelles rives rejoindre. D’un côté la navette me transportera à Tremezzo, de l’autre je retournerai à Bellagio. Là… je pourrais retrouver Gisel tandis que Mélanie arrivera demain au Grand Hôtel de Tremezzo.
Et à nouveau, mon esprit s’engage dans la recherche du pourquoi et du comment. Mon désir est de rester ici, encore un moment, pour profiter de ma captivité, pour me dissoudre dans cette atmosphère. Je renonce à choisir. Je me sens comme le Concordia : immobilisé au milieu du Lario.
Ma place est ici, au moins pour cette nuit.
À l’est, la lune se lève au-dessus de la Grigne et jette son filet de dentelles.
Je savoure la saveur de l’air, la majesté de ces espaces. La voûte céleste se parsème d’étoiles et un sentiment de paix m’envahit.


@audeladulac - extrait de DEUX! - Vasco - 1000 mots




@audeladulac | Écritures

[1] _Dans TARDIVEMENT VÔTRE nous avons suivi les pas de Mélanie Nightingale dans sa première mission. Nos héros se retrouveront dans DEUX!
À chacun sa vérité, sa justice, son credo... Les méfaits de l’ange noir sont comme les perles obscures d’un collier des victimes que Lissoire porte à son cou et la trame nous propulsera dans une vision multiple où chacun devient le miroir de l’autre, un miroir d’eau trouble.
DEUX! sera aussi la recherche de l’amour, où les regards noirs essuient des larmes de poésie...



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