Ce fut un mauvais repas. Il n’y avait pas d’échappatoire. Le menu était fixé et le vin était amer. La chaleur était écrasante, tout comme le poids que Lissoire sentait sur ses épaules et sur son estomac. Le miroir renvoyait l’image de ses yeux rageurs, mal enchâssés, fuyant vers les côtés... c'était le motif pour lequel on l’avait surnommé le Chinois. Un pansement recouvrait toute la joue droite qui avait été recousue, de bas en haut. Pas joli tout ça... conclut le médecin, on vous enlèvera les points de suture dans dix jours. Toute la mâchoire était douloureuse et il avait des difficultés à déglutir. Lui, Lissoire, avait subi une agression. Une première fois qu’il ne parvenait pas encore à bien analyser. Dans ses oreilles raisonnait l’écho du cri de l’agresseur. Un cri profond, brutal, plein de haine et de folie, un cri d’homme, un vrai cri dont la sonorité était pleine de contrastes. Ce cri lui engluait l’esprit, il n’arrivait pas à le comprendre. De là venaient sa rage et le poids… Plus qu’un poids, c’était l’emphase et la logique dans lesquelles se déroulait chaque étape, comme si elles étaient inconsciemment préméditées, car il feignait, pour ne pas se rendre compte, retardant artificiellement le point de non-retour. L’inévitable approchait. Aucun témoin n’était toléré. Madame Anastasia Huber devait mourir. Elle n’aurait pas une seconde chance. Lissoire défit le goutte-à-goutte qui le rattachait à son lit d’hôpital et décida d’y aller.
Le hasard avait facilité les choses, car tous deux, la veille, avaient été amenés aux urgences du même hôpital et il avait récupéré la seringue glissée dans la banquette du train. Tandis que Le Chinois avait soupesé le meilleur moment, déjà Lissoire montait pour rejoindre l’étage où se trouvait Anastasia Huber.[1]
15 h 25. Entre Lissoire et le Chinois, aucune négociation n’était nécessaire : les deux personnalités fusionnaient en un seul battant.
Malgré la courte course, il s’arrêta pour s’éponger le front. Les battements de son coeur lui parvenaient amplifiés. Une brûlure inconnue lui tordait les boyaux, le forçant à se courber et à s’appuyer sur la rampe. Attendre quelques minutes. Les médicaments l’avaient affaibli. Des lueurs blafardes portées par la grise journée s’étaient infiltrées dans la cage de l’escalier, alternant les ombres et la lumière. Dehors, le printemps et l’hiver se disputaient le jour et un courant d’air froid s’insinuait partout. La chambre communautaire était pleine de visiteurs, il passa devant pour se couler dans une toilette. Ses yeux lui piquaient. Lissoire observa la seringue et la remit dans sa poche. Il s’était rafraîchi le visage et les mains.
15 h 40. Les soins avaient été donnés, la place sera bientôt vacante.
Quand il entra dans la chambre, Anastasia Huber reposait sur le dos. Le lit était au dernier emplacement, près de la fenêtre. Il s’assit sur le bord pour lui adresser doucement, d’une voie basse, un récital de petites phrases simples. Les : comment vas-tu, as-tu bien dormi, mangé, pas trop de douleurs, et tes médicaments..., recomposaient le climat tranquille auquel les visiteurs étaient habitués, et si par hasard, son entrée dans la chambrée avait suscité de la curiosité, le murmure continu des paroles aurait vite désintéressé les autres personnes. Lissoire les observait de côté, tout en débitant sa rengaine ; il baissa le store pour diminuer la lumière et pour faire plus naturel, il étendit le bras, se servit un verre d’eau tout en s’assurant que la vieille dame dormait. Pas si vieille que ça pour mourir... pensa Lissoire, et l’eau coula dans sa gorge. Ensuite, il se replia comme pour ramasser quelque chose sur le sol, en profitant pour extraire la minuscule seringue. D’un mouvement qu’on pouvait croire attentionné, il reborda le drap cachant sa main gauche d'où pointait l'acier effilé.
Quand l’aiguille pénétra le bras, il sentit le corps se raidir. Il continua son monologue tandis que le venin était injecté, la pression du pouce à fond, jusqu’à la dernière goutte. Aucune émotion. Aucune hésitation. Lissoire assassin. L’intensité du moment le ravissait. Il se sentait grandir si proche de la mort. La souffrance d’Anastasia Huber sera brève, bientôt la respiration se bloquera, il y aura quelques hoquets, des tressaillements ou des mouvements plus brusques. Lissoire avait déjà rangé la seringue, accompagnant la respiration et guettant les premiers symptômes. La vieille était un témoin à éliminer. Mais il ne comprenait pas à qui attribuer cette mort, ce travail supplémentaire. Il y avait trop d’embrouilles, il devait frapper fort, tenir jusqu’à la mort. À ce moment, Anastasia Huber eut un premier spasme, Lissoire la maintint fermement tout en continuant sa litanie. Le deuxième spasme fut plus violent et Lissoire fit semblant de s’inquiéter tout en approchant le verre d’eau. À la troisième contraction, elle avait ouvert les yeux et l’avait reconnu. Alors, elle afficha un rictus, se redressant et écartant les lèvres comme pour appeler. Elle émit un râle plaintif, aucun autre son n’était possible à cause de la douleur de l’étouffement.
― Cela ira mieux... tu ne dois pas t'en faire, bois encore un peu d’eau, chuchota-t-il.
Elle était retombée en arrière et il l’avait rebordée.
16 h 22. Attendre sans autres paroles. Patienter encore un moment dans l’ombre du store. Le corps bougeait toujours, comme par à-coups. Après peu, il perçut une sorte de grand relâchement. C’était fini.
16 h 38. Il sortit de la chambrée en se cachant la face avec un grand mouchoir brodé L.
Retour à sa chambre. Par étapes, de couloirs en salles de consultation, là aussi le Chinois avait acquis une maîtrise dans la dissimulation. Un vrai don, c’était son bon côté. Et pourtant, sa rage était toujours là, une rage montante, comme la marée, qu’il alimentait par des questions.
L’avait-on doublé ?
Qui était l’agresseur ?
La bague au rubis avait-elle été perdue ou volée ?
[1] _Anastasia Huber Le récit débute par un retour en arrière où l'on assiste à l'assassinat d'Anastasia Huber par l'inspecteur Lissoire dit le Chinois.
Quelle est la motivation de ce crime ? Qui est Anastasia Huber ? Lissoire victime également d'une agression s'interroge...