Je suis le pêcheur le long de la rivière. La pêche à la truite est passionnante. Dans le mouvement de balance de la canne, j’envoie la petite souris de l’autre côté, en amont, au-dessous de la cascade, de l’index, je contrôle le flux du fil nylon, je bloque le moulinet du doigt et sans bruit. La petite souris se glisse, se dépose, s’enfonce dans l’eau plus profonde. Un instant encore, je tends le fil et je récupère… La petite souris navigue en surface, de temps en temps je lui fais sauter un caillou, ou elle est prise dans le courant, ou elle effleure quand les eaux sont très basses. La souris maintenant arrive au bord. Je la sors de l’eau et relance… parfois, le deuxième passage est le bon. La truite saute, attrape au vol la souris, retombe dans un éclat de gouttelette et cherche à s’enfuir, en vain. Je n’aime pas fatiguer le poisson, je le ramène avec précaution, c’est une truite superbe mouchetée d’or et de bleu, je détache le triple hameçon sans l’abîmer et je la remets dans la rivière.
Je suis la truite de la cascade. Je vois le sourire de cet homme tandis qu’il envoie cette ridicule souris dans l’eau. J’ai envie de l’approcher et donc je nage près du bord. Sa haute silhouette se reflète dans l’eau bleue. Il a de beaux yeux et de belles mains. Voudrait-il de moi ? Tandis que j’y pense, une petite souris, une proie facile, vole au-dessus des eaux, une bouchée attirante. Je m’élance, saute, et attrape ! Mais quelle douleur, un morceau de fer me blesse les lèvres, me griffe la peau... Douleur, je roule dans la rivière et je cogne les cailloux, je n’arrive pas à nager, le morceau de fer me tire vers cet homme, qui me prend dans ses mains, me détache, me fait une caresse et me renvoie dans la rivière. Il n’a pas voulu de moi, je m’enfuis, je me cache. Ma bouche saigne…
@audeladulac