

Le noble lieu fut réservé pour abriter les sépultures de personnalités n’appartenant pas à la religion catholique. Le cimetière avait l’aspect d’un grand jardin entouré de hauts murs et divisé en plusieurs parties. Les mausolées, les colonnes sculptées, les anges endormis, les Psychés, les marbres et de simples dalles de pierre, gisaient, alignés dans une même perspective, aux bords d’allées blanches ourlées de buis taillés, de roses sauvages, d’agapanthes et d’oléandres, entremêlés, fusionnés dans une végétation luxuriante.
Une plante d’hibiscus attira son regard... Les feuilles reluisaient d’un vert chaud et pâle. Les immenses fleurs vanillées s'offraient généreusement ouvertes. Les délicats organes des pistils dressés et des étamines jaillissaient, gonflés de pollen. Cinq larges pétales aux contours légèrement plissés distillaient des nuances de rose et fuchsia. Harmonie diaphane et cœurs pourpres. Sortilège de l'instant immobile. Lumières, taches et l'écho des silences.
Dégradé de jades sous les cyprès et pins parasols, brillance des clairs-obscurs... ce lieu faunique enchantait par sa lumière et ses ombres étirées par le couchant. Symbole immobile de la mort, inspirant le souffle, il abritait, entre autres, la tombe de John Keats, un poète romantique décédé dans sa jeunesse à Rome.
De simples reliquats pour ces vies illustres qui semblaient protégés par l’aile intemporelle d’une pyramide de mode égyptienne. Celle-ci touchait de sa pointe un trio de nuages orange, dessiné comme des marches, vers un ciel infini.
La jeune femme s'attardait intriguée par cet attachement pour un poète de la part d’un homme plus proche du travail du soc de la charrue que des paroles écrites sur l’eau. Mais pour John, tout ce qui s’apparentait à ses racines anglaises restait sacré et peut-être, aimait-il associer une pensée romantique au quotidien de ses campagnes...
Fine mouche, Memmy paraissait l'instigatrice de ce pèlerinage et elle n’avait pas cherché à approfondir davantage.
Et pourtant, de ces lieux étranges se dégageaient des énergies inquiétantes ; comme quand vous vous trouvez dans un endroit que vous semblez reconnaître, qui paraît vous accueillir, que votre présence dérange, et dont vous ressortez avec une marque indélébile.
Elle s’imagina les influences bonnes ou mauvaises de cette visite et un sentiment d’incrédulité l’enveloppa.
Avait-elle hâte de s’en aller ou bien devait-elle attendre ?
À tout moment, elle envisagea comme probable l’apparition d’une fée qui attirerait John, bien que son aspect extérieur n’eût rien à voir avec le preux Chevalier, pâle et solitaire, des vers du poète.
Mais dans un sens, ne l’étaient-ils pas tous les deux de part de leur nature ?
À qui pouvait-elle poser les questions de ce qu’elle devait faire et des problèmes en suspens laissés dans l’armoire grise des souvenirs ?
Ta tardivement, le chant jaillit
Délectable
Di divinement, la mélodie
Désirable.
Sous une couronne de pierre, un visage semblait vouloir lui répondre, au travers des lèvres le flux harmonieux de notes tantôt vives tantôt langoureuses paraissait s’échapper. Plus haut, sous le couvert des grands arbres, le chant invitant du rossignol saluait le crépuscule.
Les arpèges de la mélodie répétés dans un éternel recommencement sonnaient comme un présage troublant...